« Les Femmes Galantes : scènes reconstituées par la photographie d’après nature »

LettrC-vignetteet ouvrage pourrait être l’ancêtre commun des romans-photos de la revue Nous deux et des planches d’effeuillages qui ont fait la réputation de certains magazines masculins. Sans nom d’auteur ni date (environ 1900 selon le site de la Bibliothèque nationale de France), il comporte de nombreuses reproductions photographiques in et hors texte en noir, monocolores et polychromes.

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Qualifié d’ « Histoire de France amoureuse » ce recueil, censé instruire et édifier le lecteur, est présenté comme un instrument de savoir et de morale… et pourtant l’auteur y expose avec gourmandise toutes sortes de dépravations, semblant se repaître de ce qu’il prétend dénoncer.

« Certains historiens se sont plu à anathématiser toute cette théorie de femmes ainsi que les passions qu’elles inspirèrent aux maîtres des destinées de la France, dans le passé. Censeurs  farouches et puritains, Tartuffe et Joseph Prudhomme sont partis bien souvent en guerre sur leurs grands chevaux contre toute cette partie de l’histoire qui n’en est pas les coulisses, mais l’alcôve.
Nous avons pensé, nous, que ces femmes dont en somme l’action est manifeste dans chaque règne, en bien ou en mal, ne méritaient ni l’excès d’honneur dont quelques compilateurs graveleux les accablent ni cette indignité que leur allouent, injustement d’ailleurs, de trop pointilleux contempteurs des faiblesses humaines. »

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L’ouvrage présente en marge du récit de ces « chroniques d’amour », qui mêlent l’histoire, la politique et les aventures galantes, des photomontages à l’érotisme désuet : car ce sont de grandes scènes de l’histoire de France qui sont ici reconstituées par la « photographie d’après nature ». Cette expression à vocation commerciale était alors très en vogue pour promouvoir ces albums auxquels les amateurs d’estampes déniaient tout art. Nous étions alors au plus fort des débats sur l’artifice photographique, ce mode mécanique de représentation qui commence à sérieusement concurrencer l’illustration traditionnelle.

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La photographie réduit ainsi la distance historique et projette les grands de ce monde dans une dimension charnelle surprenante. Car, comme l’indique l’auteur en conclusion, « les rois, comme les autres hommes, pouvaient aimer ».
Les poses lascives adoptées par les modèles laissent entendre que l’auteur comme l’éditeur n’ont pas pu s’empêcher de « tomber dans le nu », comme l’avait prédit Zola au début de l’illustration photographique :
« Vous me forcez à vous dire ce que je pense de l’illustration du roman par la photographie, j’aurais préféré ne pas répondre, car je ne crois guère au bon emploi ni au bon résultat de ces procédés. On tombera tout de suite dans le nu. » (Émile Zola, Le Mercure de France, janvier 1898)

Les femmes galantes 4Considérée d’emblée comme une « mise à nu », l’usage de la photographie va être à l’origine d’un nouveau genre littéraire, le « récit parisien », qui, sur un ton badin et libertin, s’inscrit dans une tradition grivoise qui remonte à Rabelais.

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Rédigé pour instruire le lecteur des « bonnes fortunes » de ces hommes d’état, depuis la Renaissance jusqu’au règne de Napoléon III, l’ouvrage se présente comme une chronique : se succèdent ainsi les amours de jeunesse de Louis XII, le « palmarès » amoureux de François 1er, d’Henri II ou Charles IX, l’histoire devenue fameuse de M. de Montespan, les aventures galantes de Madame de Pompadour, Napoléon et son attrait non dissimulé pour les cocottes… .
Très documenté, l’ouvrage intègre des extraits de correspondances, de journaux intimes ou d’albums, comme celui de Marguerite Bellanger, qui fera tourner la tête de l’empereur. Nous y trouvons également les « Commandements de la cocodette » :

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Ce recueil d’événements ou d’anecdotes coquines et grivoises est donc habilement ponctué de mises en situations, proposant en pleine page des portraits de jeunes filles dans le plus simple appareil. En ce sens, ce livre s’inscrit dans la longue tradition du récit érotique, préfigurant déjà la forme que prendront par la suite les revues dites « pour hommes ».
Les femmes galantes 6On reconnaît aussi l’influence des arts décoratifs, alors en vogue, tandis que les montages plutôt rudimentaires et la colorisation donnent une dimension surréaliste à ces images. Tout cela vient encore accroître le côté artificiel de ces photographies dites  « d’après nature ».

Article de Séverine – Animation/Bibliothèque Bonlieu

Références du document:

Les Femmes galantes – scènes reconstituées par la photographie d’après nature, Paris : éditions photographiques, Localisation : Fonds anciens, à consulter sur place, cote MC 8°10432

Pour aller + loin :
VON AMELUNXEN Hubertus. « Quand la photographie se fit lectrice : le livre illustré par la photographie au XIXème siècle ». In: Romantisme, 1985, n°47. Le livre et ses lectures. pp. 85-96

MONTIER, Jean-Pierre, « L’illustration photographique “d’après nature” : degré d’art de plus ou de moins ? », article présenté lors du séminaire Artifice, à paraître dans les actes du séminaire. Publié sur Phlit le 20/03/2013.?

GRIVEL Charles. « Le Roman mis à nu par la photographie, même ». In: Romantisme, 1999, n°105. L’imaginaire photographique. pp. 145-155.

Les femmes galantes, un danger ? Voyez sur Google books « Les femmes entretenues dévoilées dans leurs fourberies galantes, ou le Fléau des familles et des fortunes », Libraires du Palais-Royal, 1821

2 réflexions au sujet de « « Les Femmes Galantes : scènes reconstituées par la photographie d’après nature » »

  1. Cet ouvrage m’intéresse. On peut donc le consulter en libre service sur place à la bibliothèque de Bonlieu à Annecy ?

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