La « Description de l’Égypte » : un monument de l’édition française

L'Egyptee 19 mai 1798,  Napoléon Bonaparte embarque à Toulon pour l’Égypte.
La Campagne d’Égypte est un désastre militaire qui aboutit en 1801 à la capitulation de l’armée française.
Cet échec militaire reste un événement considérable dans l’histoire des connaissances, puisque c’est la première fois qu’une expédition militaire est doublée d’une expédition scientifique.

De cette aventure militaire va naître l’un des monuments de l’édition, de l’illustration, de l’imprimerie et de la reliure. Il s’agit du fameux ensemble de volumes intitulé : « Description de l’Égypte, ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Egypte pendant l’expédition de l’armée française ».

La Description de l’Égypte donne naissance à l’égyptologie française. L’ouvrage met en pleine lumière une civilisation et un pays restés jusqu’alors mystérieux.

L’ouvrage est le recueil des travaux des quelques 160 civils emmenés par Bonaparte, ceux que les militaires nomment les « Savants ».  C’est le résultat de l’enquête scientifique approfondie, géographique, économique, ethnologique même, qu’ils ont menée sur un pays qui les a fascinés.

Claude-Louis Berthollet

Un savoyard prend part à l’expédition. Il s’agit de Claude Berthollet, chimiste réputé. Il a un rôle important puisqu’il est mis dans le secret de l’expédition et qu’il est chargé par Napoléon de recruter les savants. Il mettra sur pied l’institut d’Égypte.

Le tour de force de Napoléon est d’obliger les savants à réunir  tous les mémoires et dessins obtenus durant ces 4 années de guerre afin de les  publier aux frais du gouvernement. Seuls les dessins de Denon vont échapper à la publication.

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La première édition, appelée « Édition impériale » met 20 ans à voir le jour.
Elle est constituée de 23 volumes, de plus de 900 planches en couleurs : plans topographiques, vues pittoresques, perspectives, plans, coupes, détails architecturaux, représentations d’objets, de personnages, d’animaux, reconstitutions de temples antiques…

On a fait appel à 294 graveurs, burinistes, aquafortistes pour préparer les cuivres. Le papier est fabriqué spécialement par les papeteries d’Arches.
En ce qui concerne les textes, 157 mémoires de 43 auteurs sont imprimés.

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Cette édition est tirée à 1000 exemplaires en 4 qualités différentes.
Les 3 premières sont de qEdiion Impériale dans son meuble à la bibliothèque du Sénatualité ordinaire, seul varie le nombre de planches en couleurs. Par contre, l’édition de luxe est imprimée sur du  papier vélin et toutes les planches sont en couleurs. Les exemplaires sont recouverts d’une reliure spécialement conçue, exécutée par le relieur parisien Tessier. Des meubles destinés au rangement de l’ouvrage ont été fabriqués dans le style égyptien par l’ébéniste Charles Morel.
Cette dernière édition est réservée à Napoléon pour servir de cadeau à de hautes personnalités.
L’édition Impériale dans son meuble d’origine est visible à la bibliothèque du Sénat à Paris.

L’édition conservée à la bibliothèque d’agglomération Bonlieu est la 2e édition de l’ouvrage, dénommée « Édition Panckoucke » (1820-1830).Frontispice ed panckoucke

Timbre

Sur chaque page est apposé un Timbre à sec représentant un Sphinx surmonté d’un obélisque avec comme inscription : « Description de l’ Égypte 2ème éd. Publié par Panckoucke ».

 

Cette édition est dédiée au roi Louis XVIII, elle contient une préface de l’éditeur ainsi que l’ordonnance du roi qui autorise sa publication.
Un frontispice approprié remplace l’apothéose de Napoléon et on supprime de la préface les allusions au héros.
Les planches sont d’une qualité et d’une netteté inférieures à celles de l’édition originale et aucune n’est en couleur. Mais elles sont tirées d’après les plaques de cuivre d’origine.

Les motivations de Panckoucke à la ré-édition de ce monument sont exposées au roi :

« Ce recueil excitait l’admiration de toute l’Europe, mais c’était plutôt par les rapports qui en étaient faits que d’après la connaissance même de l’ouvrage ; semblable aux divinités de l’Egypte, il restait renfermé dans le sanctuaire des arts. Il était digne de la nation qui avait produit les guerriers, les savans [sic], les artistes a qui l’on en était redevable, du gouvernement qui avait ordonné son achèvement; et il demeurait presque inconnu aux Français. Les peintres, les architectes, les savans [sic], les gens de lettres, désiraient jouir de cet ouvrage, auquel presque aucune fortune particulière ne pouvait atteindre; le commerce le réclamait ! Il aurait dû depuis long-temps porter chez l’étranger les titres de toutes sortes de gloire acquise par les Français. »
En faisant abstraction des sommes immenses employées à la création de ce recueil, en supputant seulement les frais nouveaux de réimpression des neuf cents planches et du texte qui le composent, en publiant par livraisons et en donnant ainsi des facilités convenables à beaucoup de fortunes, on devait être assuré de pouvoir répandre l’ouvrage dans toute l’Europe.

Cette édition comporte donc :

– 25 volumes de textes
– 11 volumes de planches en très grand format :

Les 5 premiers sont consacrés aux Antiquités : ils présentent pour la première fois à un    public des temps modernes le patrimoine architectural et artistique légué par l’Égypte ancienne.

Les 2 tomes suivants traitent de l’État moderne, des activités et de la vie du pays depuis la conquête arabe, du VIIème siècle jusqu’à l’occupation française de 1798-1801.

Les 3 derniers tomes enfin illustrent l’histoire naturelle de la vallée du Nil et de la région côtière de la mer rouge

 Découvrez les illustrations en diaporama :

Il y a également un volume sur la topographie avec la retranscription des cartes : L’Atlas. Les savants ont notamment dressé une précieuse carte de l’Egypte, au 1/100 000° en 47 feuilles.

Les sites se présentent suivant leur succession sur le cours du Nil du sud au nord, de Philae jusqu’à Alexandrie. Pour chaque localité, les planches se succèdent dans un ordre logique :
– cartes et plans topographiques
– vues des monuments dans leur état réel
– plans coupes et élévations d’édifices entiers
– détails d’architecture
– inscriptions, statues, ornements.

Les prouesses techniques
Certaines gravures vont demander jusqu’à deux années de travail. Près de 200 graveurs ont reproduit sur le cuivre les œuvres de 46 dessinateurs qui ont participé à l’expédition. Rien que pour l’impression des planches, les papeteries d’Arches vont fournir environ
2 200 000 feuilles en « grand aigle » (75 x 106 cm). Aucune papeterie d’Europe n’a fabriqué un tel format jusqu’alors. L’Imprimerie impériale prit  le parti de représenter les monuments égyptiens tous à la même échelle, d’où la nécessité d’utiliser de très grandes feuilles de papier.

Autre innovation :  Nicolas-Jacques Conté, maître d’œuvre de l’ouvrage, connu pour avoir inventé le crayon qui porte encore aujourd’hui son nom, invente une nouvelle machine à graver par laquelle tout le travail des fonds, des ciels et des masses des monuments s’effectuait avec plus de facilité et de rapidité.La machine à graver

Cette machine, qui appartient aujourd’hui au Conservatoire National des Arts et Métiers, permet de tracer des traits parfaitement parallèles avec un espacement constant ou variant progressivement (augmentant par exemple de 0,01 mm à chaque nouveau trait) de façon à reproduire par un effet d’optique le dégradé des ciels sans nuage de l’ Égypte.

Grâce à cette machine, on grave en deux ou trois jours des planches qui auraient demandées auparavant huit mois de travail à la main et qui n’auraient pas été aussi parfaites. Cette machine non  brevetée sera bientôt adoptée par l’industrie et révolutionnera l’impression des textile et du papier peint.

La Pierre de Rosette, découverte en juillet 1799,  est la pièce la plusPierre de Rosette importante détenue par l’Institut d’Égypte.
Elle se trouvait encastrée dans un mur antique et empêchait les ouvriers de bâtir un agrandissement de la forteresse appelée plus tard « Fort Julien ».
Le Lieutenant Bouchard, chargé de la démolition, comprit aussitôt que l’inscription bilingue de cette pierre pourrait fournir, à partir du texte grec gravé en bas, la clef du déchiffrement des hiéroglyphes.

La Pierre de Rosette sera reproduite grandeur nature à partir de l’empreinte en plâtre réalisée en Égypte.

Pour identifier le texte, on fait appel à de nombreux copistes, mais beaucoup d’inexactitudes demeurent.
Jomard, le directeur de l’Imprimerie Impériale, imagine, des dizaine d’années avant l’invention de la lithographie,  d’utiliser la pierre comme une forme typographique. La surface est nettoyée et séchée à l’exception des gravures en creux qu’on laisse humide pour empêcher l’absorption de l’encre d’imprimerie. Une fois celle-ci étalée sur les parties en relief, une feuille de papier humide est pressée sur la pierre.
On obtient alors une épreuve négative, en blanc sur fonds noir, lisible par transparence ou dans un miroir. (il s’agit du procédé appelé « autographie»).

Conté , quant à lui, imagine de traiter la pierre comme une plaque de cuivre gravée. On  étale de l’encre d’imprimerie dessus et on presse une feuille de papier humide. On en tire ensuite les épreuves , toujours à l’envers, mais cette fois en noir sur fonds blanc (c’est la Chalcographie ou taille douce)

La première traduction du texte en grec est réalisée dès 1803. Il faudra cependant attendre près de vingt ans pour que le déchiffrage des hiéroglyphes par Champollion, à partir de ces tirages papiers, soit révélé. Nous sommes alors en 1822, et il va devancer les anglais.

Ne subsistent en France aujourd’hui  que ces épreuves et ce moulage puisque ces mêmes anglais, débarquent à Aboukir en 1801 et ramènent la pierre de Rosette au British Muséum.

De la campagne d’Égypte, la plus belle conquête de la France fut celle de l’esprit. Elle permit à Napoléon de faire oublier la cuisante défaite militaire face aux Anglais.

L’occident put ainsi découvrir l’antique civilisation des bords du Nil sous un autre jour : les démarches méthodiques et systématiques des savants, la précision et la richesse de leur documents ont fait de la description un document irremplaçable.

L’ensemble n’est pas exempt d’inexactitudes dues en grande partie à leur ignorance des hiéroglyphes mais l’ouvrage reste le seul témoin de certains vestiges aujourd’hui disparus:

 Temple Antaeopolis

Temple Antaeopolis emporté par une succession de crues du Nil au début du XIXème

Temple de Contralato

Temple de Contralato démoli au profit d’un quai

Références des documents :

Monuments de l’Egypte : l’édition impériale de 1809, Edition Hazan
Description de l’Egypte ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Egypte pendant l’expédition de l’armée française , Edition Panckoucke
Description de l’Egypte ou recueil des observations et des recherches: antiquités, Edition Panckoucke
Description de l’Egypte ou recueil des observations et des recherches: atlas, Edition Panckoucke
Description de l’Egypte ou recueil des observations et des recherches: état moderne, Edition Panckoucke
Description de l’Egypte ou recueil des observations et des recherches : Histoire naturelle,, Edition Panckoucke


Article de Frédérique – Patrimoine/Bibliothèque Bonlieu

Pour aller + loin :
Feuilletez l’ouvrage en ligne
– Voyez ce site pour commander des tirages des planches
– Lisez ce dossier : L’expédition d’Egypte et la « Description »

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