« Voyages dans les Alpes » – promenade pittoresque dans l’œuvre d’Horace-Bénédict de Saussure

n décembre 2010, ma collègue Emmanuelle avait rédigé un article consacré à la reliure des 4 tomes du « Voyage dans les Alpes » de Saussure (Ed. en 1803, à Neufchâtel : chez Louis Fauche-Borel), conservés au fonds Savoie. Pour faire suite à sa présentation, j’ai décidé de vous offrir un petit aperçu du contenu de cet ouvrage et de ses autres matérialisations.

I. La maladie du Mont-Blanc.

Horace-Benedict de Saussure n’a qu’une vingtaine d’années lorsqu’il entreprend son premier voyage dans les Alpes. Dès lors il désire ardemment parvenir jusqu’au sommet du Mont-Blanc, encore inexploré. Cette idée fixe ne le laissera pas en paix : à chacun de ses séjours dans la région il se renseigne sur les tentatives et les expéditions menées durant son absence, et promet même une forte récompense à quiconque pourrait le conduire en ces hauts lieux.

Saussure commence à voyager dans les Alpes dès 1779 : le récit de ses diverses expériences et observations va donner corps à cet ouvrage de référence sur la montagne.

Il s’agit d’un livre total, qui fait d’emblée autorité, dans lequel se mêlent science, aventure et pittoresque, remarques topographiques, sur la faune ou la flore, sur les beautés mais aussi les dangers de ces « monts affreux » : Saussure se penche en particulier le phénomène des glaciers, il réfute l’hypothèse locale selon laquelle ceux-ci avancent ou reculent par période de sept ans.

C’est la vie d’une vallée qui nous est contée par cet amoureux de la montage : observant la nature et les hommes, discutant avec les guides et les gens du cru, arpentant inlassablement les environs, Saussure n’est pas prêt de se défaire de cette « maladie du Mont-Blanc », puisque c’est ainsi qu’il nomme son obsession.

Les dangers qu’il affronte au cours de ses expéditions semblent le laisser de glace, mais le récit qu’il en fait laisse entrevoir l’ampleur du péril : plusieurs fois l’attelage manque de verser dans le vide ou de tomber dans une crevasse.

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L’ascension ne pouvant être entreprise en une seule journée, des abris étaient construits et marquaient les étapes. Le confort sommaire de ces lieux précaires n’était pas pour déplaire à Saussure :

« Mais où couche-t-on sur le Montanvert ? On y couche dans un château ; car c’est ainsi que les Chamouniards, nation gaie et railleuse, nomment par dérision la chétive retraite du berger qui garde les troupeaux de cette montagne. […] Il voulut bien nous le céder pour cette nuit et la passer avec nos guides en plein air autour d’un feu qu’ils entretinrent au haut de la forêt. Pour nous, nous nous étendîmes sur le parquet un peu inégal du château une botte de paille que nous avions fait apporter, et nous dormîmes là mieux qu’on ne dort souvent dans des appartements où l’art et la mollesse ont épuisé toutes leurs ressources. » (pp. 83-84)

II. Légendes, orgueil et préjugés.

II.1. Le Mont-Maudit.

Saussure ne sera finalement que le troisième homme à atteindre le sommet de ces montagnes qu’on disait alors « maudites ». On pensait alors dans le reste de la France que les savoyards étaient des criminels et que le climat venait simplement sanctionner leurs fautes et leurs vices.

« Les premiers étrangers connus, que la curiosité de voir les glaciers ait attiré à Chamouni regardaient sans doute cette vallée comme un repaire de brigands, car ils y allèrent armés jusqu’aux dents, accompagnés d’un nombre de domestiques qui étaient aussi armés ; ils n’osèrent entrer dans aucune maison ; ils campèrent sous des tentes qu’ils avaient apportées, et ils tinrent des feux allumés et des sentinelles en garde pendant toute la nuit. […] Ce fut en 1741 que le célèbre voyageur Pocock, et un autre gentilhomme anglais, nommé Windham, entreprirent cet intéressant voyage. Les vieillards de Chamouni s’en ressouviennent, et ils rient encore des craintes de ces voyageurs et de leurs précautions inutiles. » (p. 111)

« j’ai moi-même ouï dire dans mon enfance à des paysans que ces neiges éternelles étaient l’effet d’une malédiction que les habitants de ces montagnes s’étaient attirée par leurs crimes. Jusqu’à ce que l’on ait connu ces bonnes gens comme on les connaît aujourd’hui, cette opinion superstitieuse, toute absurde qu’elle est, a fort bien pu servir de fondement à une idée désavantageuse, qui s’était accréditée même parmi des gens fort au-dessus de pareils préjugés. » (p. 111)

L’auteur revient également sur l’appellation « crétin des alpes », justifiée alors par la grande quantité d’enfants mal formés ou attardés naissant dans ces contrées.

« On sait qu’on donne dans le Valais le nom de crétins à des imbéciles qui ont ordinairement de très gros goitres, et que cette maladie est endémique dans quelques vallées des Alpes. » (p. 156)

II.2. Spécialités savoyardes.

Se penchant sur le caractère des habitants de ces contrées inhospitalières Saussure insiste quant à lui sur l’esprit de solidarité qui règne en ces lieux ; les savoyards sont accueillants en dépit de leur rudesse et font preuve de beaucoup d’ingéniosité :

« Les habitants de ce village, le plus élevé et le plus froid de la vallée, réparent, à force d’industrie et d’activité, le tort que leur font la rudesse de leurs hivers et la brièveté de leurs étés. » (p. 107)

L’auteur passe en revue les types et les modes de culture : on découvre ainsi une méthode naturelle, employée par les paysans pour accélérer la fonte des neiges.

L’auteur se penche également sur les conditions de vie des Savoyards, les sources de revenu sont peu nombreuses, ainsi la population se partage entre éleveurs, paysans, guides de montagne et chasseurs. En ces terres certains traquent le cristal, mais aussi les marmottes et les chamois. C’est l’occasion de brosser le portrait de ces chasseurs et d’éliminer quelques idées reçues concernant leurs proies. Ainsi Pline l’ancien était à la source d’une légende tenace, qui voulait que les marmottes se servent de l’une d’entre elles comme charrette pour transporter le foin jusqu’aux tanières ; cette explication fantaisiste, répétées par les locaux aux touristes, sera reprises par quantité de naturalistes. Saussure décide de rétablir la vérité :

« Pour dire encore un mot de l’histoire naturelle des marmottes, j’ajouterai que l’invention qu’on leur attribue pour transporter le foin dans leurs tanières, de se servir de l’une d’entre elles couchée sur le dos, comme d’une charrette, est absolument fabuleuse. » (p. 119)

Il aborde aussi la question de la chasse du chamois, très dangereuse puisque les hommes suivent le gibier jusqu’aux plus hauts sommets. Les accidents ou chutes ne sont pas les seules causes de la mortalité élevée chez ceux qui exercent ce métier, les rivalités entre paroisses, mais surtout entre Savoyards et Suisses, s’expriment de façon violente, voire mortelle, comme l’illustre cette anecdote retranscrite par le savant :

« On doit mettre encore au rang des dangers inséparables de cette chasse les querelles et les batteries qu’elle occasionne, surtout entre des chasseurs de différentes nations et même seulement de différentes paroisses. Je conterai à ce sujet un fait remarquable que je tiens du chasseur même qui y joua le principal rôle. C’était un homme de Sixt. Il poursuivait un chamois qu’il venait de blesser mortellement. Deux chasseurs valaisins tirèrent sur ce chamois, et achevèrent de le tuer. Suivant les lois de la chasse cet animal n’en appartenait pas moins au Savoyard qui l’avait blessé le premier, et comme il en était le plus près, il y courut, le prit et le chargea sur ses épaules. Les Valaisins, postés au-dessus de lui, et qui ne pouvaient pas aller droit au chamois, à cause d’un escarpement qui les en séparait, lui crièrent de poser ce chamois, et firent en même temps siffler une balle à ses oreilles ; il continuait cependant à l’emporter, lorsqu’une seconde balle vint encore passer tout près de lui, en sorte que, ne pouvant pas s’enfuir bien vite, par un mauvais chemin avec cette charge, ni leur riposter, parce qu’il n’avait plus de poudre ni de balles, il abandonna le chamois. Mais comme il avait le cœur plein de rage et altéré de vengeance, il fut se cacher dans un endroit d’où il pouvait observer les Valaisins. […] il remarqua bien le chalet dans lequel ils s’étaient retirés, s’en alla de nuit au village, qui était à deux lieues de là, y prit des balles et de la poudre, chargea son fusils à deux coups, remonta au chalet, s’en approcha, vit les Valaisins qui avaient allumé du feu auprès duquel ils se chauffaient, passa sa carabine au travers du joint, et il allait lâcher successivement ses deux coups, et les tuer l’un et l’autre, lorsque tout à coup il réfléchit que ces hommes n’ayant pas pu se confesser depuis qu’ils avaient tiré sur lui, ils mourraient dans un acte de péché mortel et seraient par conséquent damnés. » (p. 116-117)

Saussure montre que dans la région on ne plaisante pas avec la chasse aux chamois, et encore moins avec la religion.

II.3. Légendes fabuleuses et affreuse solitude.

Certains habitants lui parlent de grottes fabuleuses, agrémentées de formes étranges, qu’ils pensent creusées par l’homme : sur place Saussure découvre qu’il ne s’agit que de simples stalactites. De même on questionne le naturaliste sur la présence de pierres taillées, sculptées, dans lesquelles la population voyait l’œuvre de fées : là encore l’explication scientifique vient contredire la raison populaire, puisque l’auteur découvre lors de ses promenades quantité de fossiles.

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C’est aussi l’occasion pour Saussure de mieux cerner le « mal des montagnes ». À une certaine altitude l’alpiniste éprouve une sorte de malaise et doit lutter contre le sommeil qui le gagne. Il repense en cette circonstance à ses deux prédécesseurs et fait l’éloge de leur courage :

« On ne voit là aucun être vivant, aucune apparence de végétation ; c’est le séjour du froid et du silence. Lorsque je me représentais le docteur Paccard et Jacques Balmat arrivant les premiers au déclin du jour dans ces déserts, sans abri, sans secours, sans avoir même la certitude que les hommes puissent vivre dans les lieux où ils prétendaient aller, et poursuivant cependant toujours intrépidement leur carrière, j’admirais leur force d’esprit et leur courage. » (p. 200)

« L’affreuse solitude » qui touche les résidents des lieux les plus reculés est la cause, selon lui, de certaines dérives et dépendances (que faire d’autre durant la saison froide que de boire et jouer dans quelques cabarets de village…). Il s’étonne ainsi de ce qu’un berger passe la saison d’été seul, ne descendant s’approvisionner qu’une ou deux fois dans la vallée :

« Lorsque je fus là en 1760, je rencontrai le berger, c’était alors un vieillard à longue barbe, vêtu de peau de veau avec le poil en dehors ; il avait l’air aussi sauvage que le lieu même qu’il habitait ; il fut très étonné de voir un étranger, et je croix bien que j’étais le premier dont il eût reçu la visite ; j’aurais souhaité qu’il lui restât de cette visite un souvenir agréable ; mais il ne désirait que du tabac, je n’en avait point, et l’argent que je lui donnai ne parut lui faire aucun plaisir. » (p. 79)

III. Saussure visionnaire.

Ce texte de référence ne s’est pas « abîmé » au fil du temps. Au contraire, à la lecture, force est de constater la vision lucide et presque prophétique du savant. Déjà à l’époque il s’inquiète de ce que le tourisme – et l’agent qu’il engrange pervertisse la mentalité des habitants, mais aussi la beauté des lieux. Le Mont-Blanc est à la mode, ce sont alors les débuts du tourisme de masse :

« Aussi ce grand abord d’étrangers et la quantité d’argent qu’ils laissent à Chamouni ont-ils un peu altéré l’antique simplicité et même la pureté des mœurs des habitants de cette vallée. Cependant les étrangers n’y ont absolument rien à craindre : la fidélité la plus inviolable est observée à leur égard, ils ne sont exposés qu’à des sollicitations quelquefois importunes et à quelques petites supercheries dictées par l’extrême empressement à leur servir de guide. Si l’on demande de préférence quelqu’un d’entre eux que l’on connaît de réputation, et qu’il ne soit pas là lui-même, d’autres, pour servir à sa place, diront qu’il est malade ou absent. » (p. 112)

L’auteur s’amuse de cette concurrence, véritable guerre des guides dans laquelle tous les coups et bassesses sont permis.

Saussure s’inquiète aussi de la chasse intensive de chamois ou de marmottes, il préconise de réguler cette chasse, craignant l’extinction de ces espèces.

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« Les chasseurs de Chamouni ont déjà entièrement expulsé ou détruit les bouquetins, communs autrefois sur les montagnes, et il est vraisemblable que dans moins d’un siècle on n’y verra plus ni chamois ni marmottes. » (p. 119)

Conclusion.

Un ouvrage de référence, entre observation et contemplation, dans lequel science et nature s’entremêlent. Certains chapitres ne sont pas dénués d’humour, mais sans moquerie aucune, l’affection qu’éprouve Saussure pour la région et ses habitants reste intacte au fil de ses escales et escapades montagnardes. Le naturaliste sait aussi se faire poète, lorsqu’il observe la forme des nuages ou tente de « mesurer le bleu du ciel » :

« C’est un fait connu de tous ceux qui ont atteint les cimes des montagnes élevées, que le ciel y paraît d’un bleu plus foncé que dans la plaine. Mais comme les expressions de plus et de moins sont relatives à des sensations indéterminées, dont il ne reste de traces que dans une imagination souvent trompeuse, je cherchai un moyen de rapporter, pour ainsi dire, un échantillon du ciel du Mont-Blanc… » (p. 209)

Vous pouvez consulter cet ouvrage à la bibliothèque d’agglomération Bonlieu, demandez la série au 1er étage (secteur Patrimoine).

Les références à présenter sont :

Voyages dans les Alpes, H.-B. de Saussure, vol.1, cote : S
Voyages dans les Alpes, H.-B. de Saussure, vol.2, cote : S
Voyages dans les Alpes, H.-B. de Saussure, vol.3, cote : S
Voyages dans les Alpes, H.-B. de Saussure, vol.4, cote : S

Vous avez aussi la possibilité de lire cet ouvrage en ligne, via le site e-rara (Portail numérique des bibliothèques Suisses). Ou télécharger directement les 4 volumes au format PDF (une centaine de Mo par Ebook) :

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Article de Séverine – Animation/Bibliothèque Bonlieu


Pour aller + loin :
  retrouvez des gravures de l’ouvrage dans la galerie d’images « Vues du Mont-Blanc » sur Lectura.fr