La mémoire du rhinocéros*

our réaliser cet article, je me suis intéressée à la représentation du rhinocéros dans les fonds patrimoniaux de la bibliothèque d’agglomération Bonlieu.

Au travers des collections, on réalise que cet animal est l’objet de nombreux textes et de gravures aussi variées que surprenantes.
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Pline l’ancien : Histoire naturelle, Paris : C. L. F. Panckoucke, 1829-1833.

Pline l’Ancien est le premier à décrire un rhinocéros, bien qu’il n’en ai jamais vu lui-même : il se base sur des récits de légionnaires, qui rapportent ce qu’ils ont entendu raconter. Dans le texte d’origine, Pline parle d’un animal à corne unique et frontale (qui donnera l’étymologie grecque « corne sur le nez »), qu’il qualifie de cruel, compliqué et stupide : « la tête comme un pourceau, le corps armé d’un cuir écaillé et très dur, comme celui du crocodile, ressemblant aux bardes d’un cheval guerrier ».

Dans l’édition que conserve la bibliothèque, l’auteur fait d’emblée référence aux jeux dans lesquels l’animal fut pour la première fois présenté au public, aux temps de Pompée, selon son estimation :

De fait, au début, l’animal est conduit dans les arènes pour des combats épiques qui tournent souvent au ridicule. Sous le règne d’Auguste, on le fait combattre contre un éléphant : le rhinocéros perd. Sous le règne de Domitien, un autre rhinocéros amené à Rome est conduit dans une arène pour combattre un ours : l’ours est tué par le rhinocéros.

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Albercht Dürer : Dürer, l’oeuvre du maître, Paris : Hachette, [s.d.].

En 1515, le sultan du Gujarat offre un rhinocéros de petite taille au roi du Portugal. Une escorte accompagne le présent royal, qui déclenche la curiosité de tous. Le roi décide de faire combattre le rhinocéros contre un éléphant blanc qu’il possède déjà : l’éléphant s’enfuit, le rhinocéros est vainqueur par forfait. Le récit de ce combat parcourt toute l’Europe, qu’il passe par les mots ou par l’image. Albercht Dürer a l’occasion de voir des gravures de ce spectacle et sollicite quelques érudits portugais pour se procurer des dessins plus précis de cet intriguant animal. L’artiste commence à travailler de mémoire et non d’après nature, se fiant à ce qu’on lui dit de la bête.

Le roi décide ensuite d’offrir le rhinocéros et son escorte au pape Léon X, afin d’établir la richesse de ses colonies. Le convoi, curiosité zoologique, acquiert une importance politique. L’animal est embarqué pour contourner l’Espagne ; le navire longe les cotes et fait escale sur l’Île du Frioul, près de Marseille. François Ier se rend sur l’île pour voir le monstre. C’est à l’occasion de ce voyage qu’il découvre l’importance stratégique du rocher d’If et décide la construction du bâtiment rendu célèbre par Dumas, dans « Le Comte de Monte Cristo ». Reprenant la route, le navire fait naufrage, les hommes sont sauvés mais le rhinocéros, enchaîné au mât tel Ulysse, meurt noyé.

C’est donc ce fameux rhinocéros qui inspirera indirectement l’artiste, il commence ses esquisse à Munich, à partir des gravures reçues et des descriptions qu’on lui a faite. Sans jamais avoir vu l’animal et tirant l’image de sa mémoire et de son imagination, il prépare lui-même la gravure sur bois, par décalque. Cette première gravure va être reproduite à l’infini, les variantes vont progressivement s’éloigner encore davantage de la réalité, jusqu’à donner des animaux plus farfelus que réels. La gravure de Dürer fera référence pendant très longtemps, elle devient un archétype aujourd’hui encore préféré aux représentations communes et plus réalistes de l’animal.

L’animal, à l’origine de la légende de la licorne, sera considéré comme l’exemple de la distorsion qui peut s’établir entre réalité et représentation, comme le symbole de la puissance du livre, qui fait office de référence : le livre devenu plus fort que le réel. Résultat d’une mécanique complexe du processus de représentation, ce rhinocéros est désormais, comme le démontre François Bon, sur son site Le tiers livre, « une sorte de modèle archéologique de notre rapport au réel via la représentation du texte et de l’image ».

Dürer évoque (dans la légende de cette gravure) la stupidité de l’animal, qu’il désigne comme « l’ennemi mortel de l’éléphant » :

« Celui-ci le craint terriblement car lorsqu’ils s’affrontent, le rhinocéros court la tête baissée entre ses pattes avant et éventre fatalement son adversaire, incapable de se défendre. Face à un animal si bien armé, l’éléphant ne peut rien faire. »

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Ambroise Paré
: Les œuvres d’Ambroise Paré, Lyon : P. Rigaud, 1652.

C’est une chute de cheval qui est à l’origine de la composition du « Discours de la licorne » : en 1580 Christophe des Ursins est gravement blessé, Ambroise Paré, médecin appelé à son chevet, parvient à sauver le gentilhomme. Rétabli, celui-ci s’étonne que celui qui fut Premier chirurgien du roi n’ai pas eu recours au jus de momie, très en vogue chez les médecins de l’époque. Paré lui répond ce qu’il pense de ces sornettes, le remède étant juste bon pour le « commerce ». Des Ursins le presse de mettre son opinion par écrit, chose faite deux ans plus tard. Bestiaire imaginaire, ce livre s’attaque aux superstitions de l’époque, l’auteur raillant ces « incroyables croyances ».

Paré dénonce l’inefficacité des prétendus remèdes qui ne soulagent que la bourse des honnêtes gens et font la fortune des charlatans. L’ouvrage, initialement imprimé sous le titre «  Discours de la Momie, de la Licorne, des venins et de la peste », revient également sur les coutumes rituelles et religieuses des peuples en matière d’embaumement. L’auteur remarque ainsi avec malice que les anciens égyptiens n’avaient certainement pas pris la peine d’embaumer les corps de leurs proches pour « nourrir » les chrétiens.

« Il lui dit encore qu’il s’émerveillait grandement comme les Chrétiens étaient friands de manger le corps des morts. » (p. 72)


Il distingue la licorne du rhinocéros, encore souvent confondus, du fait que la corne de l’animal était présentée – et vendue ! – comme celle de la créature merveilleuse. Paré fait la description complète de l’animal, juste après celle de l’éléphant. Une autre gravure représente ainsi les deux animaux :


On y remarque un écho du fameux combat entre le rhinocéros et l’éléphant.
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Pierre Pomet : Histoire générale des drogues, traitant des plantes, des animaux et des minéraux… avec un discours qui explique leurs différens noms, les pays d’où elles viennent, la manière de connoître les véritables d’avec les falsifiées et leurs propriétez, où l’on découvre l’erreur des anciens et des modernes, Paris : J.-B. Loyson et A. Pillon, 1694.

L’ouvrage de Pierre Pomet, « Histoire générale des drogues », reprend telle quelle la gravure figurant dans celui de Paré, ce que prouve l’inversion de l’image. Là aussi on retrouve un combat entre l’éléphant et le rhinocéros en gros plan, tandis que le coin droit nous présente l’issue du combat.

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Georges-Louis de Buffon : Histoire naturelle générale et particulière avec la description du Cabinet du Roi, Paris : Impr. Royale, 1750-1767.

Buffon va lui aussi s’intéresser à la bête, il a l’occasion de voir le spécimen qui séjourne alors à Versailles, et en fait la description dans son « Histoire naturelle ». Il aborde également la question de la représentation de l’animal dans les travaux de ses prédécesseurs.

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Jean de La Fontaine : Fables choisies, Avignon : J.-A. Joly, 1810.

La Fontaine consacre une fable à la guerre légendaire entre rhinocéros et éléphant, « L’Éléphant et le singe de Jupiter ». Il s’est certainement documenté dans l’histoire naturelle de Pline l’ancien, lorsqu’il parle des mœurs de l’éléphant, de sa mémoire et de son « antipathie naturelle » pour le rhinocéros. Le ton burlesque du dialogue, ainsi que les noms de royaumes imaginaires, tournent en dérision l’orgueil et la vanité des deux belligérants. L’Éléphantide est alors en guerre avec le Rhinocère, le fief imaginaire des rhinocéros.

 

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Paul Gervais : Histoire naturelle des mammifères classés méthodiquement, Paris : Curmer, 1855.

Paul Gervais, professeur de zoologie et d’anatomie comparée, présente dans son ouvrage « Histoire naturelle des mammifères…«  deux très belles gravures de rhinocéros, dont une en couleur :

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L’auteur revient sur les premières représentations de l’animal : selon lui la légende du combat entre rhinocéros et éléphant a pris naissance dans les régions arabes, puisqu’il en sera fait le récit dans les « Mille et une nuits ».

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Louis Figuier : Les mammifères, Paris : L. Hachette, 1869.

Le scientifique et écrivain Louis Figuier consacre quelques pages à l’animal, dans ses « Tableaux de la nature », des ouvrages illustrés destinés aux enfants. Parlant de la peau de la bête, il la décrit comme « une cuirasse de pièces bien ajustées », il dit ainsi : « Le rhinocéros semble être ajusté dans un manteau dessiné par un tailleur ». La bibliothèque possède l’édition de 1869, dont vous pouvez lire un extrait en cliquant sur ces gravures :

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Le rhinocéros est un animal qui a marqué les mémoires et l’imagination. Comme nous l’avons vu, ce fut aussi un grand voyageur. Un ouvrage de Glynis Ridley est consacré à l’histoire d’un de ces rhinocéros ambulants, « Clara’s Grand Tour, travels with a rhinoceros in eighteenth-century Europe ».

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Jean de Brunhoff : Le roi Babar, Copie de l’édition de 1953, Hachette, 1961.

La guerre légendaire entre rhinocéros et éléphant se retrouve enfin dans l’imaginaire moderne, chez un personnage de Brunhoff bien connu des petits et des grands : Le roi Babar.
Ce dernier est en effet en guerre contre le peuple rhinocéros, gouverné par le fourbe Rataxès. Néanmoins les ennemis héréditaires, dans cette histoire, trouvent un terrain d’entente lorsqu’il s’agit d’affronter les hommes.

Vous pouvez demander à consulter ces ouvrages au 1er étage de la bibliothèque Bonlieu, secteur Patrimoine.

Références des documents :

Histoire naturelle, Pline L’Ancien, Paris : C. L. F. Panckoucke, 1829-1833  (vol. 6). Cote : MB 8° 11769

Dürer, l’œuvre du maître, Paris : Hachette, [s.d.]. Cote : MC 4° 31

Les œuvres d’Ambroise Paré, Lyon : P. Rigaud, 1652. (Vous pouvez lire cet ouvrage au format numérique en cliquant ici)

Histoire générale des drogues, traitant des plantes, des animaux et des minéraux… , Pierre Pomet, Paris : J.-B. Loyson et A. Pillon, 1694. Cote : MD 5706 (Vous pouvez lire cet ouvrage au format numérique en cliquant ici)

Histoire naturelle générale et particulière avec la description du Cabinet du Roi, Georges-Louis Leclerc de Buffon, Paris : Impr. Royale, 1750-1767. Cote : MC 5470

Fables choisies, Jean de la Fontaine, Avignon : J.-A. Joly, 1810. Cote : MA 9250

Histoire naturelle des mammifères classés méthodiquement, Paul Gervais, Paris : Curmer, 1855. Cote : MC 5445

Les mammifères, Louis Figuier, Paris : L. Hachette, 1869. Cote : MC 5508

Le roi Babar, Jean de Brunhoff, copie de l’édition de 1953, Hachette, 1961. Cote : CJC 1849 (Fonds de conservation jeunesse)

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Article de Séverine – Animation/Bibliothèque Bonlieu

Note :
* Le titre de cet article est « emprunté » à l’œuvre de l’artiste François-Xavier Lalanne, « La mémoire du rhinocéros ». Cette estampe est conservée à la bibliothèque d’agglomération Bonlieu, dans les collections de l’artothèque.

Pour aller + loin :
– L.C. Rookmaker consacre une analyse très détaillée de l’histoire du rhinocéros, disséqué et étudié jusque dans ses entrailles : Histoire du rhinocéros de Versailles, 1770-1793
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Lisez : Œuvres complètes avec les suppléments ; augmentées de la classification de Georges Cuvier…,, Georges-Louis Leclerc de Buffon, Paris : Société bibliophile, (1850). Cote : MB 8° 14961
– Lisez : Œuvres choisies,  Georges-Louis Leclerc de Buffon, Paris : Delagrave, 1888. Cote : MA 9273


Une réflexion au sujet de « La mémoire du rhinocéros* »

  1. On trouve dans l’ouvrage de Jonston « Historiae Naturalis. De Quadrupedibus » (Viervoetigen dieren – Edition en néerlandais de 1660) une représentation du Rhinocéros qui est une copie fort exacte de celle de Dûrer.

    René

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