Un étrange manuscrit signé « Victor Hugo » à la bibliothèque d’agglomération Bonlieu

n mystérieux document conservé à la bibliothèque a récemment fait l’objet de notre attention.

Il s’agit, à première vue, d’une lettre manuscrite signée du célèbre dramaturge Victor Hugo (1802-1885). Datée du 25 mars 1881, elle est adressée à un imprimeur de la rue du Renard à Paris pour qu’il la remette à un dénommé « Mr Ledain ».

Cela n’a rien de très surprenant, car la bibliothèque conserve des manuscrits d’écrivains comme Voltaire ou Eugène Sue ; notamment lorsqu’ils ont séjourné en Savoie, ce qui fut le cas de Victor Hugo*.
Mais contrairement aux autres manuscrits de nos fonds, ce dernier se distingue par son état d’usure très avancé. Plié à l’époque, il s’est progressivement déchiré et nous est vraisemblablement parvenu dans cet état. Nous le conservions jusqu’à présent en 6 morceaux séparés. Le papier, bardé d’anciens timbres de renfort, est un peu jauni et très fragile.

Le premier travail a donc été de reconstituer le « puzzle » sans l’abîmer. C’est notre relieur Emmanuelle qui s’est chargée de le défroisser et de le remettre à plat.

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– Clichés du manuscrit avant l’intervention du relieur –
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Une fois restauré, nous observons quelques manques, mais l’essentiel est tout à fait lisible :

25 mars 1881,

Ledain j’ai lu tes vers et j’en suis fier pour moi.
Je tiens à te l’écrire, ô poète superbe,
moi qui passe pour être en fait de rime un roi.
Vois, je ne suis auprès de toi
qu’un grain de sable ou qu’un brin d’herbe.
Ledain n’est plus Le[dain. Le]dain dev[ient] m[a]gique
quand on lit sous [se]s généreux accents.
Vas, tu me fais [au…] Jeune République
O ! Ledain, en […] j’adore ta musique
qui doit conduire au feu nos jeunes régiments.
Si quelque soir tu viens flâner près de ma porte,
sonne donc sans façons à mon seuil familier
Et viens grossir […]
que la muse […]
Ledain ! Ledain, je t’aime

Ledain ! Ledain, je t’aime ! et plus, je te vénère.
Et je te baise au front, le cœur rempli d’orgueil
Ainsi qu’un jeune enfant y baiserait son père !
Je t’ai lu, c’est assez. Demain au cimetière
On peut mener mon corps couché dans son cercueil.
Je ne regrette rien et plus rien je n’envie
Je t’ai lu, c’est assez. Je puis quitter la vie !…
Apôtre de nos droits et de la Liberté
[…] lègue [n … nos] à la postérité

Victor Hugo

Prière de faire parvenir
[…]Monsieur
[…] oily imprimeur
rue du renard
[…] remettre à Mr Ledain
Paris

Le texte que nous (re)découvrons alors nous laisse perplexe et nourrit notre imaginaire. D’autant que, pour ajouter au mystère, nous n’avons aucune idée de sa provenance et de la manière dont il est entré dans nos collections (il n’y a qu’un point d’interrogation mentionné près du titre dans l’ancien « registre des manuscrits de la bibliothèque »).

Nous effectuons une série de recherches autour de cette lettre au lyrisme très appuyé. Elle n’est mentionnée nulle part et n’apparaît pas dans les publications de la correspondance de Victor Hugo.

Nous comparons l’écriture et le style avec les manuscrits numérisés accessibles en ligne sur le site de la Bibliothèque nationale de France (BnF) et ceux du Musée des lettres et manuscrits. Mais notre œil de néophytes en la matière ne nous permet pas de juger avec pertinence de la véracité du document.

Au premier abord, nous imaginons ce courrier comme une réponse à un poème élogieux que l’auteur aurait reçu d’un certain « Ledain ». D’autant que la date correspond à la période qui suit l’anniversaire des 80 ans d’Hugo fêté en grandes pompes à Paris le 27 février 1881. Période où l’écrivain reçoit de nombreux hommages.
Puis, nous nous demandons si, à l’inverse, la lettre n’était pas une diatribe très ironique envers ce curieux destinataire.

L’identité inconnue de ce dernier nous pousse à formuler quelques hypothèses :

Hypothèse 1 : Il pourrait s’agir de l’homme politique et historien Bélisaire Ledain (1832-1897), qui était membre de nombreuses sociétés savantes.

Hypothèse 2 : Il pourrait s’agir d’une fiction épistolaire adressé au personnage « Olivier Le Daim » du roman « Notre-Dame de Paris » (inspiré du conseiller de Louis XI) et envoyé à l’imprimeur pour compléter un écrit.

Hypothèse 3 : Il pourrait s’agir de l’abbé Ledain (décédé en 1888), écrivain passionné d’histoire et d’archéologie.

Rapidement, ces pistes s’avèrent fragiles. Nous photographions alors le document restauré et envoyons les clichés pour expertise et authentification à nos collègues du département des manuscrits de la BnF.
Après comparaison minutieuse avec les manuscrits de la même période, leur réponse est sans équivoque : il s’agit avec certitude d’un faux !

Désormais de nouvelles questions se posent à nous : comment ce faux manuscrit est arrivé dans les fonds anciens de la bibliothèque ?
Qui était le faussaire ? Et quelles auraient pu être ses motivations ? Un annécien ? Un dénommé Ledain qui, pour se mettre en valeur, aurait inventé son propre éloge signé par le célèbre Hugo  ?

Si vous avez des informations qui peuvent faire avancer notre enquête patrimoniale, n’hésitez pas à nous contacter. Elles seront les bienvenues.

Un jour, peut-être, nous ferons toute la lumière sur cette affaire…
.

Article de Guillaume – Patrimoine/Bibliothèque Bonlieu

Note :
*
« C’est en août 1825, à l’âge de 23 ans, qu’Hugo découvre la Savoie pour la première fois. Prévu initialement pour rejoindre la Suisse par le Mont-Blanc, ce voyage avait fait l’objet d’un contrat entre Charles nodier, Taylor et l’éditeur Urbain Canel, pour la publication d’un livre qui ne vit jamais le jour. » in Voyage en Savoies, Ed. Pimientos, 2002.

Pour aller + loin :
– Découvrez les textes d’Hugo inspirés par son voyage en Savoie, dans
Fragments d’un voyage aux Alpes : suivi de quatre poèmes connexes, Fonds Savoie, cote : SLD 37
– Voyez le site du département des manuscrits de la BnF
– Découvrez l’exposition en ligne de la BnF sur les manuscrits de Victor Hugo
– Visitez le site du Musée des lettres et manuscrits
– Voyez le site de la Société des Amis de Victor Hugo

3 réflexions au sujet de « Un étrange manuscrit signé « Victor Hugo » à la bibliothèque d’agglomération Bonlieu »

  1. Une découverte passionnante et un récit étonnant, je croyais en premier lieu à un vrai manuscrit de Victor Hugo et puis au final ce serait un faussaire, dommage…. mais qui est ce faussaire, et pourquoi ? On aimerait en savoir davantage. Bonne continuation dans vos recherches. Bien cordialement

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