« Le noiaphanisme ou système des combinaisons » – Joseph Dessaix

l existe dans les collections de la bibliothèque Bonlieu, une brochure assez rare dont le propos est fort original : « Le noïaphanisme ou système des combinaisons. Nouvelle application de la vapeur pour remplacer le génie. » par Joseph Dessaix, éditée à Chambéry chez J. Joly, en 1844.

Notre exemplaire est la deuxième édition. Comme beaucoup de brochures, fragiles, son état de conservation n’est pas très bon. La couverture est cornée et déchirée par endroits.

Joseph Edouard Dessaix (1817-1870) n’est pas inconnu des savoyards, car il est l’auteur du Chant des Allobroges.
Allingeois d’origine, il est le neveu de Joseph Marie Dessaix, célèbre Général des armées de Napoléon. On les confond souvent : cette réédition de la brochure comporte d’ailleurs une coquille dans la mention de l’auteur « J. M. Dessaix » qui devrait être indiqué « J. E. Dessaix ».

Libre penseur éclectique, il est à la fois journaliste, homme de lettres, historien, républicain et défenseur de la culture savoyarde. Il fonde de nombreux journaux (Le Chat, La commune, L’Allobroge, etc.) et devient le premier président de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie.

Cette brochure est le premier ouvrage qu’il publie. Il semblerait que l’édition originale soit sortie des presses de son propre atelier de typographie à Chambéry en 1844. En guise de préface, il dédie son ouvrage à son cousin avocat H. Mudry.

En découvrant ce petit livre de 57 pages, on est d’abord surpris par le mot « Noïaphanisme ». Il n’existe pas de définition académique de ce terme, mais la lecture de la brochure permet d’en apporter une :

Le noïaphanisme désigne le remplacement du talent ou génie humain (dans tous les domaines créatifs) par un pur mécanisme. Ce dernier est présenté, dans cette brochure, comme un système de combinaisons de toutes sortes (de lettres, de chiffres, de sons, etc.) réalisées par des machines à vapeur perfectionnées.

On peut considérer que c’est un texte d’anticipation que nous livre ici Dessaix avec humour et parfois provocation. Il y présente un système de combinaisons de couleurs, de notes ou de caractères d’imprimerie, qui, par le biais du hasard, permettrait la création littéraire et artistique (peinture, mosaïque, musique, etc.) par un moyen mécanique de pistons à vapeur, sans fatigue ni prédisposition particulières.
D’après lui, l’ensemble des combinaisons possibles une fois réalisées pourrait constituer une sorte d’encyclopédie du génie humain, véritable source de toute création où l’homme n’aurait qu’à puiser.

Ironique, il fait un pied de nez aux artistes et écrivains de son époque, en émettant l’hypothèse qu’une machine moderne peut améliorer leur potentiel créatif :

« […] j’ai imaginé un procédé très simple par le moyen duquel j’obtiens assez vite les combinaisons des mots contenus dans une page (environ 200). Les nombreuses expériences auxquelles je l’ai soumis m’ont donné de curieux résultats, et plusieurs fois, après un certain nombre de combinaisons, il m’est arrivé des phrases excessivement correctes et pleines de sens.
Tel qu’il est ce petit mécanisme pourrait devenir très utile aux hommes de lettres, auxquels je me ferais un plaisir de le communiquer ; avec son aide, ils parviendront sans peine à varier leur style suivant les circonstances, à décrire des sentiments qu’ils ignorent, et à parler de ce qu’ils ne savent pas.
Je conviens que ces résultats s’obtiennent de tout temps ; mais, au moyen de mon mécanisme, on mentira avec beaucoup de succès, et l’on aura pour soi un semblant de vérité, car son application détruit entièrement le vieil adage :  Le style, c’est l’homme. » (p32-33)

Libéral et progressiste, Dessaix est emporté par la dynamique industrielle de son siècle :

« Le jeu colossal des pistons qui font mouvoir les machines à vapeur, l’ensemble admirable des mécanismes grandioses qui travaillent sans relâche à notre existence, dans leur muet langage n’annoncent-ils pas le génie, et par les mouvements accélérés qu’ils exécutent, n’écrivent-ils pas en traits ineffaçables la pensée du génie industriel ? » (p.20)

En défenseur de la langue, l’auteur consacre une partie très intéressante et avant-gardiste de son propos à mettre en avant le bienfondé de l’enrichissement de la langue par la création de mots nouveaux.
Il projette le monde dans un futur où « Tout sera dit » (p.40-41), où toutes les combinaisons possibles auront été calculées par les machines. Et il préconise que l’on évite ce « danger », en soutenant les « inventeurs de mots » (p. 42-43).

Cet ouvrage, lu avec le recul des siècles, est assez visionnaire dans l’approche « informatique » de l’évolution des pratiques. Abordant la question de la peinture, l’auteur semble même décrire ce que sont aujourd’hui nos imprimantes ou nos scanners (si l’on omet bien sûr la référence systématique à la vapeur, qui était alors le fer de lance des progrès techniques). Voyez ces pages et leurs notes surprenantes*:

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Grisé par l’essor industriel, il donne toutefois trop de crédit aux machines et au progrès. Le talent et le potentiel créatif humains supplantés par la machine…

Un ouvrage de « science-fiction » en Savoie au beau milieu du XIXème siècle. Qui l’eut cru ?

Vous pouvez consulter cette brochure sur place, en la demandant au bureau du 1er étage de la bibliothèque d’agglomération Bonlieu.

Les références à présenter sont :

Le noiaphanisme ou système des combinaisons, J. Dessaix, Fonds Anciens, Cote : MB 8° 4566

Article de Guillaume – Patrimoine/Bibliothèque Bonlieu


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Les informations apportées par Dessaix dans ses notes à propos de l’invention de Liepmann sont confirmées dans La revue de Bruxelles de 1839 et dans le Journal de l’Institut Historique de 1839-1840. Mais les détails concernant cette invention, proche de la photographie, sont difficiles à trouver. Il faut préciser que 1839 est la date retenue pour l’invention de la photographie, avec le daguerréotype. Oserai-je l’hypothèse que l’invention de Liepmann n’est que pure invention de la propagande prussienne dans un contexte de course au progrès ?
Si vous avez des renseignements sur cette invention, contactez-nous.